Témoignage de Pierre, responsable du CAJ La Ruche à L'Atre

Après 12 années passées dans un grand service d’études économiques d’une banque à Paris, Pierre décide de changer de parcours. Il est aujourd’hui responsable de l’atelier « la Ruche ».
Je voulais rester auprès de personnes en difficulté, en pauvreté sociale ou économique, et partager leur vie. Depuis 30 ans, mon frère est responsable d’une communauté de L’Arche, ce qui m’a amené à m’en approcher. Depuis 1989, je travaille à la communauté de l’Atre comme responsable de l’atelier.

1. Une pédagogie adaptée

  • Accompagner au quotidien

L’atelier fonctionne avec des éducateurs, des bénévoles et des volontaires en foyer qui souhaitent s’investir dans le cadre d’un atelier. Cela permet de faire deux groupes d’activités pour chaque demi-journée, et ainsi de s’adapter au mieux au besoins et aux envies des personnes.
Les activités sont mises en place de façon à couvrir tous les domaines de la vie de la personne. Les activités physiques telles que le jardin, la piscine ou la marche sont complétées par des activités d’expression telles que le dessin, la musique, la mosaïque, la peinture sur soie. Enfin, nous mettons en place des activités manuelles telle que la menuiserie, la poterie…Les activités sont redéfinies tous les 3 à 4 mois, au cours d’une assemblée générale où les désirs des personnes sont exprimés et pris en compte.
Les règles de vie que nous fixons à l’atelier constituent des repères pour les personnes accueillies. Elles répondent à leur besoin de sécurité. Un certain nombre de personnes sont « tenus par le cadre », sans lequel elles se laisseraient vite aller.

  • La semaine de transfert

Chaque année, l’atelier vit une semaine un peu spéciale ; c’est la semaine de « transfert » durant laquelle l’ensemble de l’atelier (personnes accueillies et équipe pédagogique) se déplace, la plupart des cas dans une autre communauté, pour découvrir une nouvelle région.
Souvent organisée en automne, cette semaine permet de joindre l’utile à l’agréable, avec le matin, des phases de travail, et dans l’après midi des découvertes multiples. Nous bénéficions beaucoup de ces temps. Ils nous permettent de piocher des idées d’activités faites par d’autres communautés à mettre en place à l’Atre. C’est aussi très instructif de voir comment le groupe réagit à une perte complète de repères. Enfin, pour les bénévoles qui encadrent l’atelier, c’est aussi une opportunité de découvrir les personnes handicapées dans un autre contexte et de faire l’expérience d’une vie communautaire.

2. Un suivi personnalisé


Chaque personne ayant un handicap bénéficie d’un suivi individualisé. Des notes journalières datées permettent de suivre l’évolution des personnes jour après jour. Ces observations permettent ensuite de préparer des entretiens avec les familles ou les personnes exerçant la tutelle. La synthèse qui suit réunit l’équipe de l’atelier, ainsi que l’équipe du foyer où la personne réside, le tuteur et le psychiatre. Ce travail commun permet de réévaluer le projet pédagogique individualisé, en faisant le point sur l’évolution, sur les activités pratiquées, les désirs et les limites de la personne, sa place dans le groupe, ses relations privilégiées, ses priorités. Dans une démarche de progrès, de nouveaux objectifs ainsi que les moyens pour les mettre en place sont définis. Les objectifs sont variés. Il s’agit de faire grandir la personne dans ces capacités relationnelles, d’autonomie, et les capacités de vie sociale ou de maintenir ses acquis, et même d’accompagner le vieillissement. 

3. La richesse du travail avec les personnes handicapées

Le travail pédagogique m’intéresse beaucoup parce qu’on peut donner de soi et recevoir en même temps. Avec des personnes handicapées, on est obligé d’avoir une anthropologie bien fondée. Si on fait quelque chose qui n’est pas adapté, les conséquences sont vite là : les personnes en souffrent.
Les personnes qui ont un handicap ont une simplicité, un sens de l’accueil, et une générosité dans le pardon…il y a quelque chose de très profond. Les personnes portent en elles de réels dons. La relation que je vis avec elles peut être fraternelle. C’est parfois de l’amitié, mais il y a toujours un côté professionnel et pédagogique. Dans la vie quotidienne, il faut savoir garder intérieurement une certaine distance, poser des limites tout en restant dans un rapport chaleureux.
Dans le travail avec les personnes ayant un handicap, il y a des choses fortes : avoir pu accompagner, en gardant une certaine complicité jusque la semaine précédant leur décès, deux « copains » atteints de la maladie d’Alzheimer. C’est la vie en commun, le travail ensemble qui ont permis aux liens tissés de durer jusque la fin.
Pour moi, L’Arche est aussi un moyen de vivre l’Evangile au jour le jour ; j’ai des convictions au niveau de la foi. Si on regarde l’Evangile, le seul endroit où Jésus a accepté d’être élevé, c’est sur la croix. Pour moi, les personnes handicapées, à cause de la souffrance inhérente au handicap, sont très proches de Jésus. Elles vivent les béatitudes.
Finalement, au cœur d’une vie commune, chaque individu peut trouver sa place. S’il y a des choses positives, d’autres sont moins faciles à vivre, je ne regrette vraiment pas cette vie avec les personnes handicapées.